Ici vécut : Roger Lemelin, au 646, rue Christophe-Colomb Ouest

On retrouve, sur différents immeubles de Québec, 142 plaques Ici vécut. Elles rappellent à nos mémoires des personnes qui ont marqué l'histoire de la ville. Roger Lemelin (1919-1992), romancier derrière Les Plouffe, est sans doute l'une des personnalités qui a contribué le plus à faire connaître le quartier Saint-Sauveur au Québec en entier. Mais saviez-vous qu'il a aussi été éditeur et directeur du quotidien La Presse, où il a signé des éditoriaux parfois très vitrioliques?

<em>Ici vécut</em> : Roger Lemelin, au 646, rue Christophe-Colomb Ouest | 10 février 2024 | Article par Simon Bélanger

La maison d'enfance de l'écrivain Roger Lemelin existe encore, au 646, rue Christophe-Colomb Ouest.

Crédit photo: Simon Bélanger - Monsaintsauveur + Fonds Gabriel Desmarais, BAnQ (octobre 1965)

On retrouve, sur différents immeubles de Québec, 142 plaques Ici vécut. Elles rappellent à nos mémoires des personnes qui ont marqué l’histoire de la ville. Roger Lemelin (1919-1992), romancier derrière Les Plouffe, est sans doute l’une des personnalités qui a contribué le plus à faire connaître le quartier Saint-Sauveur au Québec en entier. Mais saviez-vous qu’il a aussi été éditeur et directeur du quotidien La Presse, où il a signé des éditoriaux parfois très vitrioliques?

Avec Gabrielle Roy, Roger Lemelin est considéré comme l’un premiers romanciers ayant illustré la vie des gens des classes populaires au Québec. Autodidacte, il a touché aux romans, à la télévision, mais aussi au journalisme et au monde des affaires.

Cet homme, dont l’héritage est toujours perceptible dans le nom de différents lieux du quartier Saint-Sauveur, n’a pas vécu dans l’opulence dans sa jeunesse. Un témoignage recueilli lors de ses funérailles illustre bien l’impact de Roger Lemelin sur le quartier Saint-Sauveur.

« Je lève mon chapeau devant un gars élevé dans la misère, qui a eu des honneurs, qui a connu la richesse, mais qui a su rester humble. Il revient là où il est né. C’est un grand monsieur pour Saint-Sauveur quoi qu’on dise de ce quartier-là », confiait René Keable au Soleil, dans l’édition du 22 mars 1992.

Enfance, crise économique et ski

Fils de Joseph Lemelin et Florida Dumontier, Roger Lemelin voit le jour le 7 avril 1919 et vit dans une maison au pied de la Pente douce, sur la rue Christophe-Colomb Ouest, dans la paroisse de Saint-Joseph de Saint-Sauveur. Il étudie chez les Frères des écoles chrétiennes et à l’institut Thomas, mais doit interrompre son éducation en 8e année, en raison de la crise économique qui sévissait.

« Il a fallu nous battre comme des bêtes contre la misère et la famine. Si aujourd’hui je peux faire face aux épreuves, c’est que j’ai trempé dedans quand j’étais jeune », racontait-il au Soleil en 1983.

Plus jeune, Roger Lemelin était aussi un grand sportif. Alors qu’il participait à des essais olympiques, à l’âge de 18 ans, le jeune homme se brise la cheville pendant un saut à ski. Il est d’abord confiné à un fauteuil roulant, avant de se déplacer avec des béquilles. Elles lui seront nécessaires pendant six ans, alors que sa famille n’était pas suffisamment fortunée pour lui payer une intervention chirurgicale.

Roger Lemelin se met à fréquenter la bibliothèque du Parlement, où il rencontre Jean-Charles Bonenfant. Ce dernier guide Lemelin et l’encourage à poursuivre ses apprentissages en autodidacte.

Débuts en écriture et premier roman

En 1940, Roger Lemelin rejoint l’équipe de la revue littéraire Regards, en plus de suivre des cours de philosophie. Ses premiers textes paraissent dans les revues Regards et Amérique française.

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Son tout premier roman, Au pied de la Pente douce, est publié en 1944. Un avant le Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy. Roger Lemelin présentait un des premiers romans campés dans l’urbanité. Il suit le quotidien d’un trio adolescent qui vit dans le quartier Saint-Sauveur, mais aussi deux clans rivaux : les Soyeux et les Mulots.

On peut aussi lire dans ce premier roman une forte critique des autorités, particulièrement ecclésiastiques. Le roman est d’ailleurs mis à l’Index.

Ce premier roman est couronné de succès, alors que Roger Lemelin remporte le prix David et le prix de la langue française de l’Académie française.

Ce premier roman inspire aussi une série d’émission à la radio de Radio-Canada : La Butte aux moineaux.

En 1946 et 1947, Roger Lemelin se mérite également les bourses Guggenheim et Rockefeller.

Roger Lemelin avait régulièrement une cigarette à la bouche.
Crédit photo: Fonds Antoine Desilets, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Création d’une famille légendaire : Les Plouffe

En 1948, son roman le plus célèbre est publié : Les Plouffe. On y suit les tribulations de la famille Plouffe, une famille ouvrière de Québec, pendant les années de la Seconde Guerre mondiale.

On découvre notamment le personnage d’Ovide Plouffe, l’intellectuel de la famille, dans lequel Roger Lemelin se reconnaissait particulièrement. Ovide était, comme son créateur, un autodidacte.

Le roman connaît du succès, étant même publié à Paris et à Londres. Après ce deuxième roman, Roger Lemelin écrit aussi un recueil de nouvelles, Fantaisies sur les péchés capitaux, publié en 1950.

Entre 1948 et 1952, il se lance dans le journalisme, alors qu’il devient reporter-correspondant pour des revues comme Life, Time et Fortune.

Cinéma et télévision

Dans les années 1950, Roger Lemelin s’attaque à son premier scénario de film. L’homme aux oiseaux est produit par l’Office national du film en 1951.

Puis, en 1952, son troisième roman, Pierre le Magnifique, lui vaut le Prix de Paris.

En 1953, c’est la consécration à la grandeur du Québec. La Famille Plouffe fait sa première apparition à l’écran de Radio-Canada. L’année précédente, l’émission avait pris l’antenne radio, sous forme de radioroman.

L’émission de télévision connait un grand succès. Diffusée pendant six saisons et comptant 194 épisodes, La Famille Plouffe vivra aussi en version anglaise sur les ondes de CBC.

Elle reviendra finalement au cinéma, dans un film de Gilles Carle, en 1981. Gabriel Arcand, Pierre Curzi et Denise Filiatrault tiennent certains des principaux rôles. Le film est présenté comme film d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, au festival de Cannes.

Le film connaît une suite, en 1984, réalisée par Denys Arcand : Le crime d’Ovide Plouffe, basé sur le roman du même nom publié en 1982. Le personnage d’Ovide est ici soupçonné d’avoir causé la mort de sa femme, décédée dans un accident d’avion. Cette histoire était inspirée de l’affaire Albert Guay, auteur d’un des premiers attentats à la bombe, en 1949.

Roger Lemelin avait cosigné les scénarios des deux films.

Pour l’anecdote, le roman Le crime d’Ovide Plouffe était vendu en exclusivité dans les supermarchés Provigo, ce qui avait provoqué l’ire des libraires. Il faut croire que l’éditeur de la biographie de Ginette Reno n’a rien inventé, avec ses livres exclusivement vendus dans les pharmacies Jean Coutu.

La Presse et le scandale de la murale du Grand Théâtre

En parallèle de sa vie en télévision et avant de se lancer au cinéma, Roger Lemelin a occupé un rôle de premier plan dans l’un des plus importants quotidiens montréalais.

Après la fondation d’une maison de publicité et après avoir couvert le voyage de Pierre Elliott Trudeau en Russie, Roger Lemelin accède au poste de président-directeur général et éditeur de La Presse, de 1972 à 1981.

Juste avant, il s’était fait connaître pour son opposition à la murale installée au Grand Théâtre de Québec, sur laquelle Jordi Bonet avait inscrit les mots célèbres de Claude Péloquin : « Vous êtes pas écoeurés de mourir, bande de caves! ».

Pour Roger Lemelin, il s’agit d’une phrase vulgaire et indigne d’un lieu de culture. Il souhaite son retrait et remet même une pétition de 8000 noms au ministre des Affaires culturelles. L’écrivain n’aura cependant pas eu gain de cause, la murale étant toujours présente aujourd’hui. Il n’avait cependant pas changé d’idée avec le temps, puisqu’il parlait encore de « la murale dégueulasse de Jordi Bonnet » en 1989.

Roger Lemelin a signé quelques éditoriaux assez féroces alors qu’il était à La Presse, s’attirant des critiques pour ses prises de position à droite, parfois radicales. À une époque marquée par la montée du sentiment indépendantiste, il se positionnait farouchement en défense de l’option fédéraliste.

Roger Lemelin est aussi le fondateur des Éditions La Presse. En 1975, il nomme Hubert Aquin, souverainiste convaincu, à la direction littéraire de la maison d’édition, mais les deux hommes ne s’entendent pas toujours bien. En mars 1976, Hubert Aquin quitte son poste, tout en reprochant à Lemelin de « coloniser le Québec de l’intérieur. »

Décès et postérité

Il partageait sa vie, dans les dernières années, entre ses résidences en Floride et à Saint-Augustin-de-Desmaures, tout près de Cap-Rouge.

Le 16 mars 1992, Roger Lemelin rend l’âme à l’Hôtel-Dieu de Québec, à l’âge de 72 ans. Il souffrait alors d’un cancer des poumons, lui qui avait fumé une grande partie de sa vie.

D’ailleurs, bien qu’il avait cessé de fumer, dans un dossier consacré au tabac en 1989 dans le Soleil, Roger Lemelin n’y allait pas par quatre chemins pour dénoncer « l’intolérance des non-fumeurs ».

« Le lobby des anti-tabagistes, je le trouve ch… Il est en train de transformer le mouvement contre le tabac en religion. Je n’ai le droit d’être intolérant que vis-à-vis de moi-même. C’est ma liberté », clamait l’auteur.

Le cancer des poumons aura finalement eu raison de lui. Plusieurs collègues du milieu artistique et des politiciens lui ont rendu hommage dans les heures suivant son décès. Il s’est mérité une multitude d’honneurs au cours de sa vie. Roger Lemelin a entre autres été nommé Compagnon de l’Ordre du Canada, Officier de l’Ordre national du Québec et membre de l’Académie des Grands Québécois.

Un buste de Roger Lemelin trône sur la place Roger-Lemelin.
Crédit photo: Simon Bélanger - Monsaintsauveur

Son importance pour le quartier Saint-Sauveur n’est pas négligeable. En effet, une place a été nommée en son honneur deux ans après sa mort, en présence de son épouse Valéda. Un buste est encore présent sur cet espace qui jouxte la côte de l’Aqueduc.

La Côte de la Pente douce et l’escalier de la Pente douce ont tous deux été nommés en l’honneur du premier ouvrage de Roger Lemelin. On parlait auparavant de la côte Franklin.

Un parc Roger-Lemelin se trouve d’ailleurs tout juste au pied de la Pente douce aujourd’hui. La bibliothèque Roger-Lemelin, à Cap-Rouge, rappelle finalement qu’il vécu près de ce secteur.

Le Parc Roger-Lemelin se trouve au pied de la Pente douce.
Crédit photo: Simon Bélanger - Monsaintsauveur

Quelques rues portent aussi le nom de Roger-Lemelin dans certaines villes du Québec, comme à Lévis, Laval, Montréal, Lavaltrie et Terrebonne. Une avenue Roger-Lemelin est également située dans le secteur de Sillery.

Une section du site de la Ville de Québec rassemble la liste des plaques Ici vécut.

Sources

Commission de toponymie du Québec, « Roger-Lemelin ».

COUSINEAU, Sophie, « Saint-Sauveur a sa place Roger-Lemelin », Le Soleil, 4 juillet 1994, p. A-3.

Jordi Bonet : de Taüll au Grand Théâtre, « Vous êtes pas écoeurés de mourir, bande de caves? C’est assez! ».

LAPOINTE, Josée, « Au pied de la Pente douce de Roger Lemelin : psychologie et portrait de société », La Presse, 3 août 2013.

LA PRESSE CANADIENNE, « D’une même voix, artistes et politiciens saluent l’auteur », Le Soleil, 17 mars 1992, p. A-5.

LEMELIN, Roger, « Plaidoyer pour l’espérance », La Presse, 7 novembre 1978, p. A-5.

LEMIEUX, Louise, « Les quartiers de Québec. Pour moi, vivre à Saint-Sauveur fut un cadeau – Roger Lemelin », 20 juillet 1983, p. A-1, A-2.

LEMIEUX, Louis-Guy, « Du tabac et des hommes », Le Soleil, 25 mars 1989, p. B-5, B-6.

LE SOLEIL, « Des obsèques au pied de la Pente douce », 17 mars 1992, p. A-1, A-2.

Nos origines, « Généalogie Roger Lemelin ».

Ordre national du Québec, « Roger Lemelin, Officier (1989) ».

SMART, Patricia, « Hubert Aquin », L’Encyclopédie canadienne, 2 avril 2008.

TREMBLAY, Régis, « Roger Lemelin : « En arts, on donne beaucoup trop d’importance à Montréal », Le Soleil, 28 mars 1989, p. A-1, A-2.

Ville de Québec, « Roger-Lemelin », Toponymie.

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