Ici vécut : Adjutor Maranda, au 315, rue du Cardinal-Taschereau

On retrouve, sur différents immeubles de Québec, 142 plaques Ici vécut. Elles rappellent à nos mémoires des personnes qui ont marqué l'histoire de la ville. Adjutor Maranda (1872-1948) a cofondé l'entreprise Maranda et Labrecque, spécialisée dans l'apprêtage et la teinture de fourrures.

<em>Ici vécut</em> : Adjutor Maranda, au 315, rue du Cardinal-Taschereau | 9 décembre 2023 | Article par Simon Bélanger

Adjutor Maranda a vécu de 1904 à 1922 au 315, rue du Cardinal-Taschereau.

Crédit photo: Simon Bélanger - Monsaintsauveur

On retrouve, sur différents immeubles de Québec, 142 plaques Ici vécut. Elles rappellent à nos mémoires des personnes qui ont marqué l’histoire de la ville. Adjutor Maranda (1872-1948) a cofondé l’entreprise Maranda et Labrecque, spécialisée dans l’apprêtage et la teinture de fourrures.

Les journées froides de la dernière semaine exigeaient de porter plusieurs couches de vêtements. Après tout, notre pays, c’est l’hiver (même si, techniquement, nous sommes toujours en automne).

Si, aujourd’hui, nous portons des manteaux Chlorophylle, North Face ou Patagonia, il fut une époque où plusieurs s’habillaient auprès des commerçants de fourrures de Québec. Le nom Laliberté vient d’abord à l’esprit, comme le magasin de Saint-Roch a fermé beaucoup plus récemment. Il s’agissait aussi du premier magasin de fourrures appartenant à un francophone.

Mais du côté de Saint-Sauveur, le nom d’Adjutor Maranda est lié de près à l’industrie de la fourrure. L’entreprise Maranda Labrecque a effectivement passé 74 ans sur la rue Renaud, avant de terminer son aventure dans une usine du parc industriel Duberger en 1991.

Adjutor Maranda a lui-même vécu au 315, avenue du Cardinal-Taschereau, avant de faire construire une maison de plus grande envergure, sur l’avenue Simon-Napoléon Parent. Dans les deux cas, il se trouvait à quelques minutes de marche de son entreprise.

Photo de la notice nécrologique d’Adjutor Maranda, dans Le Soleil du 28 avril 1948.
Crédit photo: Le Soleil, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Royaume de la fourrure

Si vos cours d’histoire ne sont pas trop loin derrière vous, vous vous souvenez sans doute que le principal moteur de l’économie de la Nouvelle-France, c’était la traite des fourrures. Rat musqué, renard, lynx ou raton laveur sont à l’honneur, mais rien n’était plus populaire que les peaux de castor. En Europe, les fourrures sont au cœur des chapeaux et autres vêtements de luxe.

«Durant près de deux siècles, les envois de fourrures représentent entre 60% et 80% des exportations vers la France, puis vers l’Angleterre. Sur les quais de Québec, des ouvriers remplissent à ras-bord des bateaux en partance pour l’Europe», écrit Jean Provencher dans la revue Cap-aux-Diamants, en 1991.

Avançons un peu dans le temps. Au début du XIXe siècle, l’industrie du bois remplace les fourrures comme source d’exportation principale en direction du Vieux Continent. La Compagnie de la Baie d’Hudson demeure quand même au sommet du commerce des fourrures, mais on ne fait pas vraiment la transformation au pays.

Différents commerçants commencent à s’établir, alors que le montréalais William Samuel Henderson ouvre en 1838, sur la rue de Buade, un premier magasin de fourrures à Québec. En 1867, c’est le tour de Jean-Baptiste Laliberté, premier francophone propriétaire d’un magasin de fourrures. Dans son cas, toutes les étapes de la fabrication étaient faites dans le même bâtiment que le magasin de la rue Saint-Joseph.

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Maranda-Labrecque

Le cheminement d’Adjutor Maranda dans le secteur des fourrures commence d’abord avec la compagnie fondée par Zéphirin Paquet. Ce dernier s’établit à la Pointe-aux-Lièvres en 1891, pour installer la Manufacture canadienne de fourrures. Cette nouvelle entreprise prépare la fourrure et les cuirs fins. En plus de la main-d’œuvre locale, Paquet engage Gottfried Ott, maître-fourreur d’origine allemande, ainsi que Nathaniel Thompson Weber, mégissier américain (un mégissier s’occupe des peaux de moutons, tandis que le tanneur est en charge des peaux bovines).

Ce serait d’ailleurs peut-être l’un de ces deux hommes qui aurait appris son métier au jeune Adjutor Maranda. Ce teinturier en fourrures est engagé le 23 avril 1907 par Joseph Laurin, chef du département de l’apprêtage. Il avait d’abord travaillé comme typographe au journal L’Événement, de 1885 à 1892.

En 1910, la compagnie Paquet réorganise ses activités et délaisse l’apprêtage de fourrures, pour conserver seulement la confection et la production des vêtements. Adjutor Maranda décide alors de cofonder, avec deux autres collègues, la compagnie Maranda, Labrecque et Arel. La nouvelle compagnie, fondée en 1911 et située sur l’avenue Renaud (aujourd’hui rue Renaud), reprend une partie de l’équipement de la Manufacture canadienne des fourrures. Elle remplit d’ailleurs pour la compagnie de Paquet des contrats d’apprêtage.

Ce n’est cependant pas Adjutor Maranda qui était aux commandes durant l’âge d’or du commerce des fourrures, comme son partenaire Labrecque devient le seul propriétaire de Maranda-Labrecque, à partir de la fin des années 1920 jusqu’en 1942.

Usine de Maranda-Labrecque, dans l’édition du Soleil du 27 octobre 1939.
Crédit photo: Le Soleil, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Propriétés et fin de vie

En 1904, Adjutor Maranda se faisait construire une propriété située au 315, rue du Cardinal-Taschereau. Ce bâtiment lui a coûté 1 800$. Maranda y fait aussi construire une annexe en 1917. À cette occasion, on met possiblement le bâtiment « au goût du jour », selon la fiche de bâtiment patrimonial.

On comptait désormais «des fenêtres à imposte,  une porte ouvragée, un lambris de brique rustique par-dessus le mur de pierre original et une corniche très détaillée».

Ensuite, en 1922, Adjutor Maranda désire une maison encore plus somptueuse. L’architecte Jean-Albert Morissette lui dessine alors un manoir, aujourd’hui situé au 190, avenue Simon-Napoléon Parent. En 2004, Le Soleil avait visité l’endroit. Le monogramme «AM», toujours inscrit sur la porte vitrée, rappelle le luxe dans lequel a vécu la famille d’Adjutor Maranda.

Celui-ci avait épousé en 1892 Alma Picard Destroismaisons. Le couple a cinq enfants.

Le manoir d’Adjutor Maranda, sur l’avenue Simon-Napoléon-Parent, a eu 100 ans en 2022.
Crédit photo: Simon Bélanger - Monsaintsauveur

En plus de son travail dans l’industrie des fourrures, Adjutor Maranda était reconnu pour son implication sociale, communautaire et politique. En 1925, il est investi chevalier commandeur de l’Ordre de Saint-Grégoire le Grand, pour reconnaître les services rendus à l’Église. Maranda était également président et membre fondateur des syndics de la paroisse du Sacré-Coeur, trésorier de la conférence Saint-Vincent-de-Paul, membre de la Chambre de commerce de Québec, membre du comité de régie de la Société Saint-Jean-Baptiste, membre du Club canadien de Québec et chevalier de Colomb du quatrième degré.

En outre, il aurait incité son comptable, un certain Wilfrid Hamel, à se présenter aux élections provinciales et à devenir maire de Québec.

Adjutor Maranda meurt le 27 avril 1948, à l’hôpital de l’Enfant-Jésus, à l’âge de 75 ans.

«Avantageusement connu tant au Québec qu’à l’étranger, le regretté disparu jouissait d’une réputation enviable et sa mort sera vivement regrettée auprès des hommes d’affaires de Québec et d’ailleurs. Le commandeur Maranda se fit spécialement remarquer par son esprit de travail et son sens des affaires», pouvait-on lire dans Le Soleil au lendemain de son décès.

Contrairement à ce qui est écrit sur la plaque posée au 315, rue du Cardinal-Taschereau, Adjutor Maranda n’est pas mort en 1925, mais bien en 1948.
Crédit photo: Simon Bélanger - Monsaintsauveur

Fin de l’entreprise

Même si Adjutor Maranda n’était plus propriétaire de l’entreprise Maranda et Labrecque, celle-ci a quand même continué à prospérer, spécialement dans les années 1950. Il y avait à l’époque 70 magasins de fourrure à Québec. La compagnie engageait alors 150 personnes. Son ancien partenaire Labrecque n’était pas non plus propriétaire, puisqu’en 1942, celui-ci avait vendu l’entreprise à Paul-Henri Guimont et Henri Clément.

En 1980, Bernard Guimont, fils de Paul-Henri, reprend les parts d’Henri Clément et devient président-directeur général de Maranda-Labrecque. C’est sous sa gouverne que l’entreprise quitte son usine du quartier Saint-Sauveur le 16 novembre 1985, pour s’installer dans le parc industriel Duberger (autrefois Saint-Malo), au 1500, rue Provinciale.

Le bâtiment de la rue Renaud sera éventuellement démoli pour laisser place à des logements destinés aux personnes aînées. En 1985, la Ville de Québec avait d’ailleurs déboursé 225 000$ pour réserver ce terrain à des fins d’habitation.

Un édifice de 49 logements destinés aux aînés se trouve au 180, rue Renaud, là où se trouvait l’usine Maranda et Labrecque.
Crédit photo: Simon Bélanger - Monsaintsauveur

En 1984, le chiffre d’affaires annuel atteint 6 M$, ce qui représente 750 000 fourrures d’ours, de renard, de coyote et de vison, entre autres. L’entreprise était alors de plus en plus en compétition face à la concurrence asiatique, dont celle de la Corée du Sud. Pour affronter cette concurrence, Maranda et Labrecque fusionne en 1990 avec deux entreprises, de Montréal et de Toronto, et se renomme Maranda Reliable Splendor. Bernard Guimont devient le président de cette société.

Cette nouvelle aventure est de bien courte durée. En juillet 1991, l’employeur menace de fermer, si les 135 employés refusent de voir leur salaire baisser de 25%. L’attitude de Bernard Guimont avait été qualifiée d’«arrogante» par le syndicat.

Finalement, l’entreprise ferme officiellement ses portes le 15 novembre 1991, 80 ans après sa fondation. L’usine était derrière les deux tiers de l’apprêtage de fourrures en Amérique du Nord. Les fluctuations des prix du vison auraient notamment causé la fin de l’entreprise, alors qu’ils auraient atteint un sommet de 55$ par peau en 1987, avant de chuter à 15$ en 1990. Entretemps, les produits asiatiques ont envahi le marché.

Précision sur Maranda Lustre

Dans Lairet, une entreprise spécialisée en confection, réparation et recyclage de fourrures recyclées a toujours pignon sur rue sur l’avenue Dumas. Son nom, Maranda lustre, rappelle d’ailleurs le nom d’Adjutor Maranda.

En 1954, la compagnie Maranda et Labrecque fonde Marandarising. En 1957, Émile Dion, alors actionnaire retire ses parts de la tannerie et achète seul l’entreprise de l’avenue Dumas. Celle-ci est renommée Maranda Lustre en 1979. Le collègue Jean Cazes avait réalisé un portrait de l’entreprise sur Monlimoilou.com en 2016.

Une section du site de la Ville de Québec rassemble la liste des plaques Ici vécut.

Sources:

ASSELIN, Pierre, «Chez Maranda & Labrecque – De nouveaux locaux pour donner de la couleur aux fourrures», Le Soleil, 17 novembre 1985, p. B-14.

CAOUETTE, Marie, «Reliable Splendor fusionne avec Maranda et Labrecque», Le Soleil, 24 mai 1990, p. B-1.

CARON, Régys, «Le patro Laval songe à se financer en vendant des billets de loterie», Le Soleil, 4 mai 1987, p. B-1.

CAZES, Jean, «Maranda lustre : plus de 60 ans au service de la fourrure», Monlimoilou.com, 13 février 2016.

CHAMPAGNE, Pierre, «Les peaux ont besoin de ne pas s’assécher», Le Soleil, 26 octobre 1982, p. B-5.

Le Soleil, «Mort du commandeur A. Maranda à l’hôpital de l’Enfant-Jésus», 28 avril 1948, p. 3

Le Soleil, «Nouvelle usine Maranda et Labrecque», 19 novembre 1985, p. C-4.

Le Soleil, « Conseil municipal – Ordre du jour de la séance du 11 février 1985 », 9 février 1985, p. C-11.

Le Soleil, «Maranda ferme ses portes», Le Soleil, 15 novembre 1991, p. A-1 – A-2.

PERRON, Alexandra, «Un notable dans la basse-ville», Le Soleil, 27 mars 2004, p. J-4 – J-5.

PROVENCHER, Jean, «Ni or, ni diamant, que de la fourrure», Cap-aux-Diamants, no 24, hiver 1991, p. 34-37.

SAMSON, Claudette, «Maranda Reliable Splendor fermera le 20 août», Le Soleil, 28 juillet 1991, p. A-4.

Ville de Québec, «190 à 192, avenue Simon-Napoléon Parent», Répertoire du patrimoine bâti – Fiche d’un bâtiment patrimonial.

Ville de Québec, «315, rue du Cardinal-Taschereau», Répertoire du patrimoine bâti – Fiche d’un bâtiment patrimonial.

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