Raquel Fletcher, la journaliste des Prairies québécoises | 14 mai 2022 | Article par Thomas Verret

Résidante du quartier Saint-Sauveur, la journaliste Raquel Fletcher s'apprête à faire ses débuts à Noovo Info.

Crédit photo: Thomas Verret

Raquel Fletcher, la journaliste des Prairies québécoises

Des journalistes en chair et en os vivent dans nos quartiers. Après avoir travaillé six ans à l'Assemblée nationale du Québec pour Global News, Raquel Fletcher entame un nouveau chapitre de sa vie en français à l'emploi de Noovo Info.

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Les choses vont vite dans sa vie par les temps qui courent.

Ses débuts en français à la télé

Entre les entrevues qu'elle enchaîne pour parler de son livre Qui est Québécois?, Raquel se prépare à faire ses grands débuts sur les ondes d'une station de télévision francophone.

« Je voulais travailler en français », explique celle qui sera amenée à prendre ses images à l’occasion, une pratique « hybride » à laquelle elle se prêtait déjà chez Global News, mais moins souvent.

« Noovo veut faire des choses plus créatives, et j’ai été attirée vers ça. Avec Global News, ça avait toujours un lien à la politique, et je cherchais un nouveau défi », ajoute-t-elle.

« Ça fait maintenant six ans et demi que je suis à Québec. Est-ce que je suis capable de travailler en français? C’est vraiment ça le défi et la question que je me pose. On va voir! »

Ce nouveau défi linguistique est la suite logique de son parcours. L'histoire de sa vie, en quelque sorte.

Originaire de la Saskatchewan, Raquel Fletcher est née d'une famille anglophone dans la capitale de la province.

Détentrice d'un baccalauréat en journalisme, elle a travaillé à Global Regina durant quelques années en début de carrière.

L'appel du bilinguisme

À cette époque, Raquel parlait déjà français, ayant suivi des cours au secondaire et à l'université. Mais le désir d'être complètement bilingue l'animait.

Alors qu'elle travaillait à temps plein, elle est retournée aux études pour compléter son baccalauréat en études francophones et interculturelles.

« Quand je l’ai eu, enfin, je me suis dit que ça serait une bonne chose pour moi de travailler dans un milieu francophone », raconte la francophone d’adoption et fière de l’être.

Raquel est heureuse d'avoir appris la langue de Molière, car le fait d'être bilingue lui a ouvert des portes sur le plan professionnel.

Ainsi, en 2016, elle déménageait à Québec pour assumer le rôle de correspondante parlementaire à l'Assemblée nationale pour le réseau Global News.

Au départ, dans sa vie personnelle, elle a dû s'adapter au joual québécois, puisqu'elle avait étudié la littérature française à l'université.

« Je suis arrivée ici avec une connaissance littéraire du français », se remémore-t-elle.

« Oui, je comprenais Guy de Maupassant, mais je ne comprenais pas nécessairement le québécois. Ça m’a pris du temps, mais j’ai fini par m’habituer à l’accent et aux expressions. »

Un quartier de proximité

La reporter native de Regina a d'abord résidé dans le Vieux-Québec, puis à Beauport. Il y a deux ans, elle a emménagé dans le quartier Saint-Sauveur, un secteur de la ville qu'elle commence tout juste à découvrir. Elle habite avec ses chiens Moesley et Havana, deux grosses boules de poils blancs.

« Je suis déménagée en mai 2020 et à ce moment, on était en pleine pandémie », met-elle en contexte.

« Donc, j'ai passé énormément de temps au parc canin de la Pente-Douce où j’aime me promener avec mes chiens. Pis c’est là que j’ai rencontré mes voisins et les gens de la communauté, car tout était fermé à mon arrivée ici. »

Raquel adore l'esprit communautaire du quartier et ses rues piétonnières. Elle habite d'ailleurs un triplex avec des espaces communs, dont une salle de lavage, et de super voisins!

« Pour moi, c’était très important de connaître mes voisins. C’est ça que j’aime aussi, au lieu de vivre toute seule dans une maison, j’ai de super voisins sur qui je peux compter. Je suis tombée sur du bon monde. Je suis chanceuse », précise celle qui raffole des déjeuners qu’on sert au restaurant Kalimera, situé à quelques pas de chez elle, sur le boulevard Charest Ouest.

« C’est un super resto! », lance-t-elle.

La franco-saskatchewanaise de la Vieille Capitale n’a pas de voiture. À Québec, elle n’en a pas besoin, ce qu’elle trouve fort agréable.

« En Saskatchewan, ça prend une auto. Ma famille était à la campagne et même quand je restais en ville, il n’y a pas vraiment de quartier comme Saint-Sauveur, où tout est proche, des walkable communities, comme on dit en anglais. Ici, je n’ai pas d’auto, ça se voyage super bien. C’est le fun! », dit-elle.

Québécoise, francophone, francophile?

Après toutes ces années, est-ce que Raquel Fletcher se sent Québécoise?

Elle doit bien le savoir, après tout, elle a écrit un livre qui s'intitule Qui est Québécois?.

« Tout le monde me pose cette question », répond-elle, sourire en coin.

« Je ne sais jamais vraiment comment répondre. Est-ce que c’est à moi de dire que je suis Québécoise ou c’est à la société québécoise de m’accepter? », réfléchit-elle à haute voix.

Mais comment se sent-elle là-dedans? C'est plus ça la question qu'on devrait lui poser, non?

« J’ai ma vie au Québec, j’ai mes chiens avec moi, je me sens bien intégrée. Mais j’ai fait des efforts aussi. Ce n’est pas facile quand ta famille est loin. Tu n’as pas les racines avec toi », affirme Mme Fletcher.

« Le défi, c’était de me créer un réseau à Québec, de me sentir chez moi ici. Ça a pris du temps, mais j’y suis parvenue. »

À la base, Raquel voyait l'apprentissage du français comme étant purement pratique. Tous ces efforts, elle les a d'abord faits pour devenir bilingue et maîtriser les deux langues officielles du Canada.

Elle l'a fait aussi pour sa carrière et subséquemment pour se sentir bien intégrée dans son nouveau milieu de vie québécois.

« Je voulais devenir parfaitement francophone. Est-ce que c’est possible? Je ne sais pas. Probablement que je vais garder mon accent toute ma vie. Tout le monde va savoir que je viens d’ailleurs. Je voulais être à l’aise en français. Je l’ai fait aussi pour ma carrière, en tant que journaliste et écrivaine, mais aussi pour me sentir chez moi ici. Quand tu es journaliste, tu es observateur, tu es neutre, mais dans ma vie privée, je voulais m’intégrer », explique-t-elle.

Présenter les Québécois aux Québécois

Son nouvel ouvrage est en fait la traduction en français de son livre Who Belongs in Québec?

La journaliste franco-saskatchewanaise dresse un portrait complexe du Québec d'aujourd'hui. Sans jugement ni parti pris, elle propose une lecture sur les enjeux identitaires de la société québécoise.

Elle traite de plusieurs enjeux identitaires, comme la laïcité, l'immigration et le racisme.

Le livre est le résultat d'un travail journalistique rigoureux. Il est basé sur ses cahiers de journaliste au Québec. Ses notes commencent à son arrivée dans la Belle Province, jusqu'à la campagne électorale fédérale de 2019.

« Un moment intéressant pour la question identitaire », en raison des divergences d'opinions concernant la loi sur la laïcité qui ont enflammé les débats à l'échelle du pays, indique l'auteure.

« Le livre est ancré dans les faits et dans la recherche », précise-t-elle.

« Je voulais présenter les Québécois aux Québécois. »

Raquel présente l’éventail des opinions au Québec, et les raisons pour lesquelles les différents groupes de la société tiennent à leurs valeurs.

« Comme journaliste, j’ai rencontré plein de personnes avec des opinions différentes. Je me suis demandé pourquoi qu'on n'est pas capables de s’entendre. Est-ce que c’est parce qu’on ne s’écoute pas? Est-ce qu'on est aveugles aux autres opinions parce qu’on est tellement dans notre bulle personnelle? Ou est-ce que c’est par ce qu’on n’a pas eu la chance de se comprendre? », se questionne-t-elle.

Le Québec face à ses paradoxes

L’écrivaine aborde notamment l’attentat de la mosquée de Québec perpétré en 2017 par le jeune Alexandre Bissonnette. Un événement marquant qui a changé le discours et les enjeux politiques au Québec. Cette tuerie, qui a mis fin tragiquement à la vie de six Québécois de confession musulmane, est survenue sur le fond des débats lancés par la Commission Bouchard-Taylor et son rapport sur les accommodements raisonnables.

En 2019, en adoptant la loi 21 sur la laïcité, François Legault venait-il de « souffler la braise de l’intolérance », comme le lançait Philippe Couillard, quelques années auparavant, en 2016?

Le projet sur la laïcité a créé des divisions au sein de la population québécoise. Les anglophones, par exemple, sont majoritairement contre la loi 21. Les Québécois francophones ne comprennent pas nécessairement pourquoi, et vice-versa.

Tout part de la définition du mot laïcité. Celle-ci n'est pas la même dans les deux langues.

En français, le mot laïcité vient d’un concept de la France, selon lequel les employés de l’État en position d’autorité ne doivent pas montrer leurs couleurs religieuses, qu’ils doivent rester neutres en publique. Alors qu’en anglais, le mot laïcité se traduit par secularism, soit la séparation entre l’État et l’Église, un concept américain.

Il existe donc un débat à l’intérieur même du débat sur la définition exacte du mot laïcité.

« Est-ce que c’est une valeur québécoise? Qu’est-ce qu’une valeur québécoise? Comment déterminer les valeurs québécoises? C’est ça mon objectif, d’explorer toutes ces questions, et d’expliquer pourquoi on s’attaque à ces points de vue différents quand on est tous Québécois », mentionne Raquel Fletcher.

Au Canada anglais, l’opposition à la loi 21 est virulente, puisqu’elle est considérée comme raciste et discriminatoire.

Mais les Québécois sont-ils vraiment racistes? Sont-ils plus intolérants que les autres Canadiens?

« On a tellement entendu de commentaires dans les médias anglophones, de l’extérieur du Québec, dire que les Québécois sont racistes. Je suis allée voir les statistiques pour vérifier, et ben non, ce n’est pas vrai. Le Québec n’est pas bien différent des autres provinces canadiennes. Oui, il y a du racisme et de l’islamophobie, mais il en existe ailleurs aussi au Canada. C’est peut-être juste qu’on en parle plus souvent au Québec. Ça créé cette perception qui est fausse », croit-t-elle.

En commentant l'actualité ou en présentant leurs propositions, les politiciens mettent-ils, quant à eux, de l'huile sur le feu?

« Est-ce qu’ils essaient de trouver un vrai consensus ou des vraies solutions? Ou est-ce qu’ils profitent de ces divisions pour jouer sur les perceptions à leur avantage? », questionne Mme Fletcher.

La loi 21 ne projetterait-elle pas une fausse image des Québécois?

N’y a-t-il pas quelque chose de contradictoire là-dedans?

« Le Québec est une société multiculturelle ouverte sur le monde. Le Québec est également une société qui est plus égalitaire que d’autres provinces canadiennes. La province de Québec a fait beaucoup pour l’avancement du droit des femmes au Canada. Mais c’est une contradiction avec la laïcité qui dicte à certaines femmes ce qu’elles doivent porter, par exemple », met-elle en lumière.

« Dans le livre, j’inclus le point de vue des femmes voilées qui se sentent attaquées et visée par cette loi dans une province qui est pourtant féministe. Pour elles, c’est une grosse contradiction. »

Le piège de l’identité

Dans le livre, Raquel parle d’ailleurs du piège de l’identité, et de la définition qu’on se fait de l’identité québécoise.

« Un Québécois, est-ce que c’est quelqu’un qui mange de la poutine, qui parle français, qui porte une chemise carottée et qui boit de la bière de microbrasserie? On peut tomber facilement dans le piège », fait remarquer Mme Fletcher.

« Pour moi, être Québécois, c’est quelqu’un qui tient plus à avoir une piscine creusée qu’un garage. En avion, on voit toutes les piscines l’une à côté de l’autre. Tout le monde a une piscine à Québec, alors qu’on a seulement six semaines d’été, si on est chanceux. C’est incroyable! », lance-t-elle à la blague.

« C’est ça le piège. Comment définir un peuple ? C’est vraiment ça la question que je me pose. »

En fin de compte, qui est véritablement québécois?

« Au final, je présente un récit objectif de cet enjeu. Et à la fin du livre, je propose une solution modeste. Ce n’est pas censé servir comme la panacée », résume Raquel Fletcher.

De son côté, comment se définit-elle, ou plutôt comment doit-on la désigner?

« Quelqu'un m'a déjà appelée la journaliste des Prairies québécoises, j'ai trouvé ça cute. J'aime ça. »

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