Valérie Forgues : « Je me reconnaissais dans cette urgence, cette colère » | 2 novembre 2021 | Article par Viktoria Miojevic

Crédit photo: Viktoria Miojevic

Valérie Forgues : « Je me reconnaissais dans cette urgence, cette colère »

Écrivaine, poète et animatrice d’un cercle de lecture, Valérie Forgues navigue entre Saint-Roch et Saint-Sauveur depuis 15 ans. Elle vient de publier son dernier recueil « Radiale ». L’autrice raconte son amour pour la littérature québécoise et son besoin de partager les mots, l'amour, la mort, à travers les rencontres.

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L'arrivée dans Saint-Sauveur

Au moment de quitter la maison familiale, Valérie Forgues arrive dans le quartier Saint-Jean Baptiste. L’appartement exigu fera l’objet d’une brève escale avant que l’étudiante s’installe définitivement dans le quartier Saint-Sauveur. Elle y sera bien entourée malgré que bon nombre de ses amis soient de fiers Limoulois.

Si elle se dirige vers la littérature à l’Université c’est qu’au Cégep ce choix lui semblait être une évidence. « Mon seul intérêt à l’école c’était le français, la lecture, l’écriture, les compositions, la grammaire. C’est comme évident que j’allais étudier en littérature », se souvient l’écrivaine.

Arrivée à l’université en littérature, un choc se produit. Elle réalise qu’elle ne veut pas « disséquer les livres ». La boule au ventre, au bout de trois semaines, elle pense à tout abandonner. Alors à la tête du département, Jean-Noël Pontbriand l’invite à assister à son cours de création littéraire. C’est le déclic.

« C’était un atelier de poésie. Il y avait des gens assis en rond qui partageaient leurs textes, chacun faisait des commentaires. Ce soir-là, il y a une fille qui lisait un texte puis elle pleurait en lisant. Je me suis dit : "Mon dieu, c’est tellement émotif, ça existe les cours comme ça !" »

Dans son bac, elle étudie la création littéraire, mais aussi le théâtre et prend quelques cours de littérature obligatoires. À travers ses cours, elle se confronte au regard des autres sur ses mots. Elle ne se doutait pas qu'elle deviendrait écrivaine.

« En création, je me suis mise à écrire des textes. On ne peut plus se dire, je vais me défiler, je vais le jeter, je vais le déchirer, je vais le cacher, car il faut les présenter puis les confronter aux autres et à leurs commentaires. »

« Je me reconnaissais dans cette urgence »

Valérie Forgues avait toujours écrit, pour elle, dans ses carnets. Sans trop savoir dans quel métier se projeter, elle nourrissait son amour des mots dans ses cours de création littéraire.

Plusieurs professeur.e.s ont marqué son parcours. Jean Noël Pontbriand mais aussi le poète de Saint-Sauveur, Michel Pleau, qui l'a accompagnée dans un atelier de poésie, ou Alain Beaulieu, « aussi un gars de Saint-Roch/Saint-Sauveur». Elizabeth Plourde, avec qui elle a suivi un cours, était aussi une super prof de théâtre, se rappelle Valérie Forgues.

Au cœur de ses inspirations, Michel Pleau, Hèlène Dorion avec L'empreinte du bleu ou Marie Huguet.

« L’écriture, c’était comme toujours dans ma tête, mais c’est comme si ça se pouvait pas. Je connaissais pas vraiment le milieu littéraire. En même temps, c’est tout ce qui m’allumait. »

Les textes de l'autrice Marie Uguay, morte très jeune, vont raisonner dans l'esprit de Valérie Forgues. À ce moment de sa vie, elle perd un proche, mort trop jeune.

« Je me reconnaissais dans cette urgence, cette colère, cette révolte et cette présence de la mort toujours à côté. De lire des poèmes qui parlaient de ça, ça me touchait. Puis je me disais : on peut s’exprimer de cette façon-là », confie Valérie Forgues.

Sur les murs des bars, des cafés, elle remarquait régulièrement l'affiche d'un concours « Écrivains ou auteurs recherchés ». Chaque année, elle se disait qu’elle pourrait envoyer un texte, mais ça lui semblait comme « la grosse affaire ».

Elle se jette à l'eau puis envoie un premier texte. Au second essai, elle est sélectionnée puis publiée : « C’était la première fois que j’étais publiée puis là j’étais comme "oh mon dieu, ça se peut qu’on se dise mon texte est pas pire". J’avais comme 25 ans. »

Un sentiment d'urgence s'empare d'elle. Elle entrevoit un début, « une petite porte ouverte ». Elle fonce dedans et continue.

La publication du premier livre

À la fin de ses études, elle commence à s'impliquer au Tam Tam CaféElle y lit des textes, sur une scène, d'abord comme poète sur la scène libre. On lui conseille rapidement de lire ses propres textes.

La première fois qu'elle monte sur la scène du Tam Tam Café, elle choisit des poèmes de Marie Uguay ainsi que quelques-uns des siens.

« Je pensais que j'allais m’évanouir. Je suis émotive en y repensant. Il y avait comme une fébrilité, comme une petite pierre qu’on ajoute », raconte l'autrice.

À la fin de ses études, elle publie son premier recueil de poésie, L'autre saison, puis Adèle encore une fois qui était son travail de maîtrise. Elle y raconte, dans une fiction inspirée de ses expériences, la relation d'amitié fusionnelle avec une fille.

Pour écrire, elle part d'un endroit sombre de sa psychologie, de son vécu. Son but est de rentrer en relation avec cette partie d'elle-même, de la faire dialoguer. À travers des carnets qu'elle remplit, elle documente son vécu puis en extrait ses histoires.

Auparavant tournée vers la fiction et le roman, elle s'oriente aujourd'hui vers un style d'écriture plus frontal, plus brut.

Radiale, disséquer les apprentissages de la vie

Plusieurs livres suivent ce premier ouvrage, Janvier tous les jours et Une robe pour la chasse dépeignent des histoires humaines dans Saint-Sauveur. Amour, mort, rencontres, peur en sont des thèmes forts.

Radiale
Dernier recueil "Radiale" de Valérie Forgues, paru aux éditions Le lézard amoureux.
Crédit photo: Viktoria Miojevic

Dans son dernier recueil de poèmes, Valérie Forgues dissèque les épreuves de la vie.

« Le livre parle des rites de passages dans la vie. Ce sont des rites d’apprentissage. Il y a quatre parties, chacune aborde ces apprentissages. D'abord, l'état amoureux ou du désir, beau mais parfois destructeur. Après ça, il y  a une suite qui s’intitule Archipel, un lieu imaginaire, quelque chose qui nous dépasse que ce soit négativement ou positivement. On peut avoir le désir de les regarder en face ou de les fuir, d’imaginaire autre chose. »

La troisième étape est celle de l'accident qui est « vraiment comme quand on pogne un mur, qu’est-ce qu’il se passe? ». La dernière partie, « dent de lait », se rapporte à l’arrachement, à la mort,  à ce qu’il ressort de la brutalité. « La perte des dents de lait, il y a quelque chose d’affreux pour moi, comme l’arrêt de l’enfance », décrit l'autrice.

Au début du livre, Valérie Forgues imaginait comme « une personne dans une maison comme prise à l’intérieur ». « J’avais aussi une image de défenestration d’une personne comme prise », ajoute l'écrivaine. Valérie Forgues aime l’image des funambules, des hauteurs, « cette sensation de perte de contrôle. Il y a un lâcher-prise complet », explique-t-elle.

« On y met nos trippes »

En plus de ses livres, Valérie Forgues anime des cercles de littérature. Elle y tient des discussions avec des personnes intéressées à découvrir des œuvres récentes de la littérature québécoise. Des échanges d'analyse sur les livres précèdent une rencontre avec les écrivain.e.s invité.e.s.

Aux jeunes écrivain.e.s ou aux personnes qui aiment écrire, elle conseille, avec le sourire, de « juste » le faire et de s'entourer :

« Le fait d’être dans des groupes, des ateliers, de partager ça avec d’autres personnes, ça rend ça plus concret. Tu sais, des appels de textes, il y en a partout. Juste prendre ce risque-là, ça veut pas dire que ça va marcher. Mais ce que les gens vont écrire pour eux, dans leur carnet, dans un petit groupe d’écriture, ça va exister pour vrai.

Il faut vraiment se frotter aux autres. La solitude va avec l’écriture, on est  tout seul chez nous avec nos carnets et nos affaires. Il faut aller vers les autres, vers une personne, un.e bon.ne ami.e, dire : "eh regarde, j’ai écrit ça, qu’est-ce que tu en penses?" C’est la prise de risque. Ça se peut que la personne aime ou n’aime pas ou ne comprenne pas. C’est un risque, c’est difficile, mais on est vulnérables là-dedans. On y met nos trippes. »

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