Le fantôme de la rue Arago | 14 novembre 2021 | Article par José Doré

Le revenant de la rue Arago le soir du 24 septembre 1929 par l'artiste dessinateur André Body

Crédit photo: Le Soleil, Québec, 27 septembre 1929, p. 2 (BAnQ numérique)

Le fantôme de la rue Arago

Croyez-vous aux fantômes? En avez-vous déjà vu? Et si une personne décédée se manifestait devant vous, que feriez-vous? Prendriez-vous vos jambes à votre cou? Seriez-vous pétrifié de peur ou ému aux larmes? Ou vous diriez-vous : J’pense que j’ai trop pris de champignons!

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SOS Fantômes

En septembre 1929, pendant trois jours consécutifs, plusieurs résidents de Saint-Sauveur et des environs furent témoins de « manifestations surnaturelles ». Afin de permettre à la population de dormir à nouveau sur ses deux oreilles, on fit appel non pas à « SOS Fantômes », mais à la police municipale de Québec. Le sergent Jean Verret, résident du quartier hanté[1], et le lieutenant-détective Lauréat Lacasse, celui-là même qui mena l’enquête sur le meurtre de Blanche Garneau, furent chargés de mettre la main au collet du terrifiant fantôme de la rue Arago.

La folie collective

Le lieutenant-détective Lauréat Lacasse à son bureau
Le lieutenant-détective Lauréat Lacasse
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 5 janvier 1934, p. 1 (BAnQ numérique)

Le fantôme fut aperçu pour la première fois dans la soirée du 23 septembre 1929. Il se serait alors promené sur les toits des résidences de la rue Châteauguay. Le soir suivant, il fit une nouvelle apparition, cette fois-ci sur la rue Arago Ouest, au pied de la côte de l’Aqueduc. Ce spectre réalisa bien vite qu’il n’était pas le bienvenu. Des centaines de personnes armées de bâtons, de pelles, de fourches et de pioches se lancèrent à sa poursuite dans le secteur délimité par la rue Arago Ouest, la côte de l’Aqueduc, la rue des Franciscains et l’escalier du même nom. Malgré plusieurs projectiles lancés en sa direction, l’esprit mal-aimé s’en sorti indemne, contrairement aux vitres de certaines maisons. Selon un constable de la police municipale, présent lors de cette folie collective, des coups de feu auraient même été tirés !

Hier soir [mardi le 24 septembre], c’était bien plus cocasse par exemple. Imaginez-vous tout un bataillon d’hommes et d’enfants escaladant la côte neuve [côte de l’Aqueduc] et fouillant les cours de la rue des Franciscains comme s’il s’était agi d’un vulgaire malfaiteur. Il n’y a rien de tel que l’imagination; un des poursuivants croyait-il avoir aperçu un soupçon de parcelle fantasmagorique qu’il lançait aussitôt ce qu’il avait à la main, bâton ou caillou! Évidemment, notre population n’est guère renseignée sur la nature des esprits! Le danger n’était pas précisément pour les fantômes, mais pour les vitres qui seules ont pu être attrapées. À la vue de tout ce brouhaha, des projectiles lancées et des coups de feu, on assure que le fait s’est produit, à la vue de l’homme de police placé en sentinelle sur la rue Arago, il nous semble que l’astre des nuits dont les rayons sont d’une extraordinaire pureté, ces jours-ci, a dû esquisser un large sourire en continuant sa marche sereine dans l’éther[2].

Une foule encore plus nombreuse

Le 25 septembre 1929, à la suite de plaintes de résidents au sujet des événements de la veille, la police de Québec décida d’intervenir. Elle mobilisa une vingtaine d’hommes pour maintenir l’ordre aux environs de la rue Arago et de la côte de l’Aqueduc.

Le soir venu, informées d’une nouvelle apparition, plus de 2 000 personnes allèrent rejoindre ces constables. Lorsque le fantôme se présenta à la foule, le sergent Jean Verret, qui assistait également à la représentation, couru à sa rencontre et revint quelques instants plus tard avec un drap blanc, une chaudière et des planches. Mis hors d’état de nuire, pour ne pas dire démantibulé, ce fantôme n’était finalement qu’une robe de nuit maintenue debout par un bâton enfoncé dans une chaudière renversée et mû par une corde à linge[3].

Photo de l'assermentation des sergents de la police municipale de Québec en mai 1930
Sergents de la police municipale de Québec en mai 1930
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 2 mai 1930, p. 3 (BAnQ numérique)

Le fantôme qui avait connu depuis deux jours un succès peu ordinaire, avec ses apparitions sensationnelles sur la rue Arago et dans les environs, a dû se dépouiller de ses ailes et de son blanc costume pour marcher comme un simple mortel jusqu’à la voiture de la police. Un membre de la force constabulaire, qui ne croyait probablement pas aux revenants, s’est élancé bravement vers la troublante apparition et l’a fait passer en un clin d’œil du monde des fantômes au monde réel. Pendant que plusieurs centaines de personnes, poussées vers la rue Arago ou le sommet de la falaise, par une curiosité facile à comprendre, surveillaient les allées et venues du mystérieux personnage, le sergent Verret s’est engagé dans un champ désert, du côté de la Côte des Franciscains [côte de l’Aqueduc] et est revenu avec un individu qui ne ressemblait en aucune façon à un esprit. C’était tout au plus une âme en peine qui redoutait de tomber entre les mains de la justice pour répondre à l’accusation d’avoir troublé la paix. Aidé du constable Denug[4], le sergent Verret a même pu saisir, sans aucune difficulté, le drap blanc, la chaudière et les planches qui constituaient les artifices du prétendu fantôme[5].

Arrestation d’un second fantôme

Le sergent Verret ne fut pas le seul à mettre la main sur un « fantôme ». Son collègue, le lieutenant-détective Lauréat Lacasse, découvrit qu’une ficelle passée au-dessus d’une antenne de radio et attachée au crochet d’un support d’habit revêtu d’une longue robe de nuit permettait d’abaisser et de lever à volonté l’esprit qui donnait l’illusion de se promener sur les toits[6].

Après une courte enquête, celui-ci réalisa également que « le premier émoi avait été causé par le passage d’une femme, toute de blanc vêtue, au milieu des ténèbres. Des enfants s’étaient sauvés en criant et pendant que les esprits étaient surexcités, des jeunes gens en avaient profité pour tenter de mystifier les gens impressionnables[7]. »

Segment de la rue Arago Ouest en 2021
Rue Arago Ouest entre la côte de l'Aqueduc et l'escalier des Franciscains
Crédit photo: José Doré (6 novembre 2021)

Une toute dernière apparition

Selon toute vraisemblance, les responsables de cette blague, trois jeunes hommes du quartier Saint-Sauveur[8], dont les noms n’ont jamais été dévoilés dans les journaux, n’auraient pas été condamnés à une amende de 5 $ et les frais pour avoir troublé la paix publique. Par contre, on les aurait obligés à faire réapparaître leur fantôme pour une œuvre charitable.

Le 21 novembre 1929, dans le cadre du bazar de la paroisse Saint-Joseph, au coin des rues Saint-Sauveur et Châteauguay, la population fut invitée à assister à la dernière apparition de « ce fameux Fantôme qui a tant fait parler de lui dans tous les journaux de Québec ainsi que de Montréal[9] ». Le lendemain, le journal L’Action catholique rapporta au sujet de cet événement : « La soirée d’hier, jeudi, a remporté un éclatant succès. La foule était très dense à certains moments dans la salle. Aussi on s’est beaucoup amusé. D’un autre côté, j’essaierais en vain de vous décrire les diverses impressions qui ont été ressenties dans l’auditoire lors de l’apparition du fameux Fantôme. Disons seulement que toute l’affaire a été très bien réussie. Grand merci à tous ceux qui en sont responsables[10] ! »

Bazar. De la paroisse St-Joseph. Jeudi soir, le Fantôme qui a fait courir tout Québec, en septembre dernier, fera une visite au bazar de la paroisse St-Joseph. Afin d’éviter une panique, les enfants et les personnes nerveuses ne seront pas admis. Comité d’Organisation[11].

De jeunes farceurs de Saint-Sauveur

Victor Morillon
Victor Morillon, époux d'Anita Picard
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 19 juin 1976, p. F-19 (BAnQ numérique)

À l’instar du lieutenant-détective Lacasse, j’ai également mené une enquête afin d’identifier ces jeunes individus qui ont causé l’émoi dans Saint-Sauveur. Selon les informations dévoilées dans les journaux, il est fort probable que les auteurs de cette blague, ou l’un d’eux, résidaient dans l’une des trois maisons situées du côté sud de la rue Arago Ouest, entre la côte de l’Aqueduc et l’escalier des Franciscains.

D’est en ouest, on retrouvait la résidence de Pierre Beaulé, président de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, la propriété du cordonnier Elzéar Ferland et un immeuble de trois étages, dont le dernier était occupé par la famille de Thomas Morillon. Celui-ci avait alors un garçon de 19 ans, Lucien, et un autre de 15 ans, Victor. Du toit de leur demeure, du n° 491-495, rue Arago Ouest, ces deux futurs employés de la Quebec Power, auraient été peu visibles des badauds.

S’il s’agit bien d’eux, auraient-ils eu comme complice l’un des fils du chevalier Pierre Beaulé? Ou suis-je complètement dans l’erreur? Et vous, aviez-vous déjà entendu parler de cette histoire de fantôme? Vos ancêtres en seraient-ils les auteurs?

L'abbé Victor Beaulé et le révérend Paul-Émile Beaulé avec des religieuses
L'abbé Victor Beaulé et le révérend Paul-Émile Beaulé, fils du chevalier Pierre Beaulé
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 17 juin 1935, p. 8 (BAnQ numérique)

[1] Le sergent Jean Verret résidait à quelques pas de l’église Saint-Sauveur, au n° 63, rue Napoléon, aujourd’hui le n° 341-345.

[2] Le Soleil, Québec, 25 septembre 1929, p. 3.

[3] Le journal La Presse de Montréal, numéro du 26 septembre 1929, parle plutôt d’une longue perche.

[4] En 1929, on ne retrouve aucun constable Denug dans la police municipale. Il s’agit probablement du constable Rodolphe Demuy, résident au n° 98, rue Franklin, aujourd’hui le n° 328.

[5] L’Action catholique, Québec, 26 septembre 1929, p. 12.

[6] Le Soleil, Québec, 26 septembre 1929, p. 1.

[7] L’Action catholique, Québec, 26 septembre 1929, p. 12.

[8] Le Soleil, Québec, 28 septembre 1929, p. 21.

[9] L’Action catholique, Québec, 20 novembre 1929, p. 4.

[10] L’Action catholique, Québec, 22 novembre 1929, p. 9.

[11] Le Soleil, Québec, 21 novembre 1929, p. 19.