Le théâtre Français et le cinéma Laurier au coin Saint-Vallier – Carillon – 2 de 3 | 4 mai 2020 | Article par José Doré

Le théâtre Français en 1931

Crédit photo: Le Soleil, Québec, 10 juin 1931, p. 20 (BAnQ numérique)

Le théâtre Français et le cinéma Laurier au coin Saint-Vallier – Carillon – 2 de 3

Le 1er avril 1918, à quelques mètres du théâtre Français, l’armée ouvre le feu sur des émeutiers. Après la loi du dimanche, la loi martiale et une épidémie de grippe auront également un impact négatif sur les finances des cinémas de la ville de Québec.

De la boxe au billard à blouses

«Coon» Couture
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 24 avril 1917, p. 3 (BAnQ numérique)

Le 25 avril 1917, soit dix mois après son ouverture, les vues animées sont interrompues au théâtre Français… pour un soir seulement, en raison d’un programme de boxe ayant pour têtes d’affiche non pas les pères Oblats, mais « Coon » Couture et « Gus » Lavigne[1]. Environ une semaine plus tard, afin d’augmenter son offre de service, Joseph-Abraham Théberge procède à l’ouverture d’une salle de billard dans la maison voisine de son théâtre[2].

Le 29 décembre précédent, cet homme d’affaires rimouskois avait obtenu de la Ville de Québec un permis pour construire une maison à deux logements et un magasin, en bois et en brique, à trois étages, au numéro 860 de la rue Saint-Vallier [où l’actuel stationnement municipal près de la rue Carillon], au coût de 10 500 $[3].

Une nouvelle salle de billard sera ouverte, ce soir, à Québec. Elle est située rue [Saint-Vallier], maison voisine du théâtre « Français ». Les amateurs y seront fort bien accueillis. Des efforts sincères et constants s’accompliront pour donner satisfaction à ceux qui aiment ce jeu. Le propriétaire de cette nouvelle salle sportive est Monsieur J.-A. Théberge, du théâtre « Français ». Cela signifie que l’entreprise est sérieuse. À l’occasion de l’ouverture, ce soir, une intéressante partie sera jouée entre Ménard et Boivin, fort connus comme adroits, dans les cercles du billard à blouses. Elzéar Carmichael, joueur habile aussi, est le gérant de la nouvelle salle, qui sera sans doute très populaire[4].

La loi du dimanche

La loi fédérale du dimanche
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 4 mars 1918, p. 10 (BAnQ numérique)

En janvier 1918, dans la cause opposant monsieur Arthur Drapeau, propriétaire de théâtres, à la Ville de Québec, un jugement de la cour d’appel autorise l’ouverture des cinémas le dimanche[5]. Suivant cette décision, plusieurs propriétaires et gérants de théâtre ne se feront pas « prier » pour présenter des vues animées le jour du seigneur. Mais cette nouvelle liberté sera de très courte durée.

Au grand plaisir du clergé catholique, un fabricant de colle du quartier Saint-Malo, le chevalier Frédéric Canac Marquis[6], décide de poursuivre en justice ceux qui osent « violer » la loi fédérale du dimanche, soit « les propriétaires âpres au gain, pour qui les affaires passent bien avant les désirs de l’Église[7] ». Le 4 mars 1918, un nommé Bélanger du théâtre Français, probablement le gérant, est condamné à 21 $ d’amende et les frais après avoir plaidé coupable à l’accusation d’avoir présenté, le dimanche 24 février 1918, des vues animés[8].

… et Dimanche. À un coin très fréquenté de la ville haute, au milieu d’une affiche où cinq filles font des ronds de jambe en montrant leurs genoux, s’étale l’inscription : « vendredi, samedi et dimanche… » Et donc la plaie suppure toujours. Malgré que certains propriétaires de théâtre aient eu la décence de ne pas profiter de la liberté passagère que leur donne la loi, et ferment leurs établissement le jour du Seigneur, d’autres, mordus par l’appât du lucre, persistent à les ouvrir. Cette obstination ne leur portera pas bonheur. Quoi qu’ils veuillent et quoi qu’ils fassent, nous avons la conviction qu’ils seront obligés de fermer le dimanche, et sans doute beaucoup plus tôt qu’il ne pense; ils resteront avec l’odieux de leur tentative avortée[9].

Une mitrailleuse pour les manifestants

L’émeute de 1918 au carrefour des rues Saint-Vallier, Saint-Joseph et Bagot
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 2 avril 1918, p. 10 (BAnQ numérique)

Le 1er avril 1918, au carrefour des rues Saint-Vallier, Saint-Joseph et Bagot, des manifestants contre la conscription voient soudainement l’armée canadienne ouvrir le feu sur eux avec une mitrailleuse. Suivant cet événement sanglant, les soldats ont ordre de fermer les salles d’amusement, dont le théâtre Français, afin d’éviter les attroupements[10]. Le lendemain, les autorités militaires publient un avis dans les journaux demandant aux gens de rester chez eux, principalement le soir, pour leur sécurité[11]. Le 3 avril 1918, la circulation est complètement interrompue dans tout le bas de la ville.

Toutes les rues et tous les escaliers reliant la partie haute de la ville aux quartiers Saint-Roch, Jacques-Cartier et Saint-Sauveur [sont] gardés par des piquets nombreux qui [ont] l’ordre de ne laisser passer personne[12].

Après avoir subi des pertes financières en raison de la loi du dimanche et de la loi martiale, le propriétaire du théâtre Français fait annoncer, le 13 avril 1918, dans le journal Le Soleil, la location de toute la propriété occupée par son théâtre au n° 864 rue Saint-Vallier[13]. Malgré cette annonce, ce dernier demeure ouvert jusqu’au début du mois de mai[14]. Par la suite, il semble avoir fermé ses portes jusqu’au 25 novembre suivant, soit deux semaines après la signature de l’armistice[15].

L’épidémie de grippe espagnole

Fermeture des théâtres en raison de la grippe espagnole
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 9 octobre 1918, p. 12 (BAnQ numérique)

Trois jours après l’armistice, mettant provisoirement fin aux combats de la Première Guerre mondiale, le Conseil central d’hygiène de la Province avait permis aux théâtres de rouvrir leurs portes. En raison d’une épidémie de grippe espagnole, les autorités sanitaires municipales de Québec avaient ordonné, le 9 octobre précédent, la fermeture des écoles et des théâtres pour permettre leur désinfection et limiter les risques de transmission[16]. En raison de leur influence sur l’État, les églises, quant à elles, ne furent pas complètement fermées.

Dans toutes les paroisses de la ville suivant une entente entre les curés et les autorités du bureau de santé, la fréquentation des églises est depuis dimanche dernier limité au strict nécessaire, c’est-à-dire pour les messes le matin jour de semaine et dimanche[17].

La lutte se poursuit!

Joseph-Abraham Théberge (1873-1923), propriétaire du théâtre Français
Crédit photo: Le Progrès du Golfe, Rimouski, 23 mars 1923, p. 1 (BAnQ numérique)

Trois ans après les troubles de 1918, les « combats » reprennent de plus belle au théâtre Français. Le 4 février 1921, lors d’une séance de lutte libre, tandis qu’Armand St-Louis de Montréal, champion poids-plume universel, affronte Alfred Lantagne de Québec, Polo Robitaille, également de cette ville, a pour adversaire Kid Bardier de Trois-Rivières[18]. Deux ans plus tard, c’est au tour du propriétaire du théâtre Français de livrer un combat… contre la maladie : l’urémie.

La famille Théberge

Le 20 mars 1923, Joseph-Abraham Théberge, époux de Marie Tremblay, rend l’âme à Rimouski à l’âge de 50 ans. Peu de temps après sa mort, Léo Théberge est désigné pour s’occuper des entreprises de divertissement de son défunt père à Québec[19]. Quatre ans plus tard, âgé seulement de 27 ans, celui-ci succombe à une pneumonie à l’hôpital Saint-François d’Assise. Son frère Charles-Eugène prend alors en charge le théâtre ainsi que la salle de billard de la rue Saint-Vallier, mais pour un an seulement[20].

Nous avons la douleur d’apprendre la mort de Monsieur Léo Théberge, propriétaire du théâtre Français, à St-Sauveur, décédé vendredi soir à l’hôpital St-François d’Assise. M. Théberge n’a fait que quelques jours d’hôpital seulement souffrant de pneumonie. Ses restes ont été transportés à Rimouski samedi, où ses funérailles auront lieu mardi matin dans la cathédrale. M. Théberge était très bien connu et avait de nombreux amis. Le Soleil prie la famille en deuil d’agréer ses plus sincères sympathies[21].

[Suite à venir]

[1] Le Soleil, Québec, 24 avril 1917, p. 3.

[2] Ibid., 7 mai 1917, p. 3.

[3] Archives de la Ville de Québec (AVQ), urbanisme, permis 3064, 29 décembre 1916.

[4] Le Soleil, 7 mai 1917, p. 3.

[5] The Quebec Chronicle, 14 janvier 1918, p. 3.

[6] Le Soleil, 4 mars 1918, p. 10.

[7] L’Action catholique, Québec, 2 mars 1918, p. 1.

[8] Ibid., 4 mars 1918, p. 8.

[9] Ibid., 2 mars 1918, p. 1.

[10] Ibid., 2 avril 1918, p. 4.

[11] Le Soleil, 2 avril 1918, p. 10.

[12] L’Action catholique, 3 avril 1918, p. 4.

[13] Le Soleil, 13 avril 1918, p. 18.

[14] Ibid., 30 avril 1918, p. 3; 4 juin 1918, p. 3.

[15] Ibid., 25 novembre 1918, p. 7.

[16] Ibid., 9 octobre 1918, p. 8.

[17] Ibid., 9 octobre 1918, p. 12.

[18] Ibid., 4 février 1921, p. 3.

[19] Le Progrès du Golfe, Rimouski, 23 mars 1923, p. 1.

[20] Annuaires de la ville de Québec, 1928-1929, p. 408.

[21] Le Soleil, 26 septembre 1927, p. 3.