Vivre en quartier populaire

Saint-Sauveur en 1940
Source des photos : BANQ-Québec, Collection Jean-Paul Castonguay, Fonds Famille Joseph-Albert Paquet et Photo Moderne tirées de Vivre en quartier populaire (2015).
Dans son plus récent livre Vivre en quartier populaire, disponible aujourd’hui en librairie, Dale Gilbert, chercheur post-doctoral en études urbaines, s’est penché sur l’histoire sociale du quartier Saint-Sauveur à l’aide des témoignages d’une trentaine de personnes qui l’ont habité entre les années 1930 et 1980. Je l’ai rencontré sur son lieu de travail à l’INRS, une institution qui a elle-même participé dans les années 1990 à la revitalisation du quartier Saint-Roch, un autre quartier populaire de la Basse-Ville.

Pourquoi avoir choisi le quartier Saint-Sauveur comme objet d’études?

Il y a une raison plus personnelle et une raison plus scientifique. Du côté scientifique, il y a peu d’études qui ont été faites sur le quartier Saint-Sauveur alors que pendant longtemps, il a été le quartier le plus populeux de Québec. Du côté personnel, c’est un quartier d’où est originaire la grande majorité de ma famille, ce qui me donnait déjà des contacts et un certain bagage pour effectuer mes recherches. »

Le livre illustre de nombreux changements qui se sont produits dans le quartier Saint-Sauveur durant ces décennies. Certains de ces changements ont été causés par la plus grande accessibilité de la voiture pour les ménages après les années 1950. Peux-tu résumer les impacts de la voiture sur le tissu social du quartier?

AustinLa voiture a été un grand vecteur de changement pour le quartier. Ce n’est pas seulement la manière de se déplacer dans son quartier ou dans sa ville qui change, mais aussi la consommation, les loisirs, la vie communautaire et les relations avec les voisins. Par exemple, il est beaucoup plus facile d’entrer en contact avec ses voisins à pied qu’en automobile.Les rapports avec ce qui est considéré comme proche changent aussi. Les commerces de proximité deviennent plus difficile d’accès parce qu’il n’y a pas de stationnement. On va donc se diriger vers les centres commerciaux. C’est la même chose pour les loisirs. Les salles de quilles du quartier et les centres communautaires sont délaissés au profit des cinémas privés. La richesse de la vie locale en souffre. Alors qu’on sortait tous les matins pour aller à l’épicerie, maintenant on prend son automobile. Ce sont donc des occasions de moins de rencontrer ses voisins, ses paroissiens.Lorsqu’on parle des impacts de la technologie sur la vie sociale, on pense beaucoup à la télévision. Il ne faut cependant pas négliger l’impact de l’automobile. »

Les commerces de proximité vont particulièrement en souffrir…

PaquetOui. Ce qui est proche devient difficilement accessible en voiture, mais on veut prendre celle-ci parce qu’on veut montrer au reste du monde qu’on est pleinement moderne. Il y a aussi l’avantage des centres commerciaux qui offrent une plus grande diversité, de meilleurs prix et un confort en toute saison. Les commerces de proximité vont souffrir, mais on ne s’empêchera pas de changer nos habitudes de vie par solidarité. Le monde changeait : il fallait participer, aller de l’avant, quitte à faire son deuil du service personnalisé des petits commerces. »

Un chapitre du livre aborde l’importance de la paroisse pour les personnes que tu as interrogées. La paroisse semble avoir beaucoup plus de réalité que le quartier à cette époque. Est-ce le cas?

Le quartier administratif Saint-Sauveur n’a pour la plupart des gens que j’ai rencontré aucune réalité. Lorsqu’on parle de Saint-Sauveur, c’est pour parler de la paroisse Saint-Sauveur. »

Pour moi qui n’ai pas connu cette époque, la paroisse évoque la vie religieuse, mais cela semble être bien plus.

BanquetEn effet, la dimension religieuse est loin d’être la seule qui guide l’appartenance à sa paroisse; la consommation, les commerces et services, les loisirs, la vie communautaire. C’est une ambiance! Il y a une très très grande richesse. Il y a une crainte des curés devant les divertissements modernes comme les cinémas. Leur intérêt est donc d’offrir une vie communautaire la plus complète possible à leurs paroissiens.Par contre, il ne faut pas croire que les paroisses sont des villages urbains : les gens sortent de leur paroisse. Les gens fréquentent leur ville à grande échelle. On se rend par exemple sur la rue Saint-Joseph, la terrasse Dufferin ou encore sur la rue Saint-Jean. Les gens du quartier Saint-Sauveur sont pleinement des urbains. »

Tout en gardant un fort attachement pour leur paroisse…

Oui. C’est pour cette raison que c’est difficile pour ces gens lorsque disparaissent les principaux symboles des paroisses, soit l’église et le centre communautaire. »

Après une longue période de déclin, le quartier a commencé à se repeupler lentement à partir des années 2000. Crois-tu que la nouvelle génération qui vient y habiter et l’ancienne qui y est demeurée ont des valeurs compatibles?

Absolument. Il peut y avoir des aspects négatifs, par exemple l’expulsion de certains habitants à cause de la reconversion de logements en condos, mais globalement, le tout est positif. Tous les gens que j’ai rencontré sont heureux de l’arrivée de nouvelles personnes. »

D’autres projets en lien avec le quartier Saint-Sauveur pour toi?

Pas pour le moment. Ce livre vient clore mes recherches sur les quartiers populaires. Mes prochaines recherches vont plutôt porter sur les transports. »

Gilbert, Dale (2015). Vivre en quartier populaire. Saint-Sauveur, 1930-1980, Septentrion, 334 p – 29,95$