« Aider-moi svp ! » | 7 mai 2015 | Article par Andréanne Wahlman

Rue Saint-Ambroise, Quartier Saint-Sauveur

« Aider-moi svp ! »

C’est lundi gris. Dans un brouillard d’humidité, aux abords des arbres tièdes du cimetière, je discute avec mon futur-ex-potentiel propriétaire. Attendant l’épouse et la clef du logement, nous discutons longtemps. On me présente avec fierté les nouvelles fenêtres, me dit qu’on va changer ça ça et ça. On m'informe qu'avant, le logement était une épicerie, on m'informe que mon voisin est tatoueur. On fait des ronds dans la saleté des vitres du salon et on regarde à l’intérieur. On me dit de façon gênée que le logement est mal en point. On m'explique que le locataire d'avant était malade, qu'on ne pouvait donc pas entrer souvent, et encore moins longtemps.

J'imagine alors ce locataire, respirant difficilement, avec ses tubes qu’il traîne partout dans l’appartement, puis je me demande s’il a quitté pour une résidence, ou s’il est décédé.

Je ne pose pas la question.

Ça ne se fait pas, de demander comment les gens vont.

Finalement, la clef arrive en même temps que l'épouse, et l'on me permet d'accéder à ce petit logis. Je constate alors qu’il est certes « mal en point », mais pas comme on l’entend par « mal en point. »

Des trous, de grandeur proportionnelle à un poing fermé, à un poing qui crie, un poing qui a mal, un poing qui a besoin de s’enfoncer pour mieux se supporter. Des trous, sur les murs, partout.

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Une phrase, écrite au plomb, au milieu de ces trous : « Aider-moi svp ».

Le propriétaire me pointe cette insigne, visiblement un peu mal à l’aise, et me dit :« Ouin, le locataire… »« Oui, il était malade… »« Oui. »Et moi d’échapper alors un si simple, si impertinent, si inutile « c’est triste… »

Et en me détournant de ces trous qui ont mal, j’aperçois, sur tout le côté droit du logement, un énorme dessin peinturé à même le mur. Une sorte de géant, créature indéfinissable, trône là, menaçant, semblant nous aspirer, nous manger, nous conforter, je ne sais plus. Mais il est là. Et je sens qu’il a une vocation particulière, une raison d’être, une existence propre à lui. Une existence qui m’échappe.

Le tour du logement effectué, les "bebyes" et les "on se redonne des nouvelles" exécutés, je traîne mon corps à l’extérieur, je foule la rue serpentine du quartier à grands pas lents d'incertitude, de trouble et de pensées.

Je songe à ce monsieur.

Ce monsieur qui implorait à coups souffrants de crayon plomb « aider-moi svp ».

Je songe qu'à quelques mètres de là seulement, une panoplie d’organismes aidant les gens dans le besoin sont là, fièrement, gentiment.

Que ce soit PECH maison d’hébergement, l’Athénée, l’Équilibre ou APUR. Que ce soit même hors du quartier, pour mieux fuir son état peut-être, que ce soit d'aller peinturer au grand jour à l’atelier de la Mezzanine de Saint-Roch, que ce soit d'aller affronter la noirceur indifférente de la nuit au centre Demi-Lune de Limoilou...

Ils sont là.

Mais.

Ce monsieur connait-il tous ces organismes ?

Et, même s’il les connaît, a-t-il réellement la force d’aller vers eux ?

Car, oui, certes, tous ces organismes sont là. Dans leur bâtiment respectif, sur leur rue respective. Mais malheureusement, ils ne vont pas jusque dans les appartements chercher ceux qui crient à l'aide, ni ne les détectent à distance, ni n'apportent réconfort et soutien passivement tel un Dieu régnant du haut des cieux.

Personne ne sait.

Et bientôt, les murs de l’appartement visité seront repeinturés. Les trous rebouchés. On parlera encore sans doute de l'ancienne épicerie, et plus encore du tatoueur, on remarquera les fenêtres neuves, la toilette changée et les beaux planchers.

Mais.

Nulle trace de ce mal-être, de cette histoire, de cet homme qui a empreint le lieu de son mal étouffant.

Et j’ignore qui est cet homme. J’ignore où il est.

A-t-il quitté pour un centre ? Ses parents, sa famille sont-ils venus le chercher ? A-t-il des gens pour s’occuper de lui, pour l’aider, comme il a demandé ? Est-il décédé ?

Mais, à celui qui aurait sans doute pu me répondre, je n’ai pas posé la question.

Ça ne se fait pas, de demander comment les gens vont.