Le théâtre Français et le cinéma Laurier au coin Saint-Vallier-Carillon – 3 de 3 | 9 mai 2020 | Article par José Doré

Le cinéma Laurier inauguré en 1950

Crédit photo: Le Soleil, Québec, 8 avril 1950, p. 22 (BAnQ numérique)

Le théâtre Français et le cinéma Laurier au coin Saint-Vallier-Carillon – 3 de 3

En 1950, après 34 ans d’existence, le théâtre Français disparaît du paysage du quartier Saint-Sauveur pour faire place au cinéma Laurier. Construit au coût de 250 000 $ par le notaire Edmond Beaumont, celui-ci sera démoli une vingtaine d’années plus tard par la Ville de Québec.

Une femme propriétaire

En novembre 1928, Roméo Labbé de Limoilou, ancien employé du Canadian National Railway, et son épouse Julia Bilodeau de Saint-Sauveur, fille d’un épicier de la rue Sainte-Thérèse (aujourd’hui Raoul-Jobin), sont depuis peu à la tête du théâtre Français. Afin d’en informer la population, ils font paraître dans Le Soleil du 10 novembre un communiqué mentionnant :

« La nouvelle direction a décidé de rendre au théâtre Français son ancienne popularité, en ayant toujours un bon programme de cinéma que les gens de ce quartier ne manqueront pas d’apprécier. On aura toujours un programme double, avec une bonne comédie, et un orchestre populaire aura les frais de la musique[1]. »

Monsieur Roméo Labbé, gérant du théâtre Français
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 19 juillet 1932, p. 9 (BAnQ numérique)

Environ un mois plus tard, on retrouve dans le même journal un article très élogieux à l’égard de la nouvelle direction, « se composant maintenant d’hommes à la fois expérimentés et compétents », et du nouvel orchestre, « plus considérable que l’ancien, et formé de véritables artistes que l’on peut entendre maintenant à toutes les soirées et matinées de spectacles[2] ». En plus d’écorcher au passage la famille Théberge et ses musiciens[3], l’auteur ne fait nullement mention d’une femme au sein de la nouvelle administration. Tandis que son mari est gérant du cinéma[4], madame Julia Bilodeau en est la propriétaire[5].

Au feu! Au feu! Et encore au feu!

Incendie au théâtre Français en 1931
Crédit photo: Le Progrès du Saguenay, Chicoutimi, 10 juin 1931, p. 1 (BAnQ numérique)

Le matin du 10 juin 1931, un incendie éclate au théâtre Français de madame Roméo Labbé. Malgré le travail efficace de la « brigade du feu », il ne reste pratiquement que les quatre murs de la salle de spectacles. Selon les pompiers, le feu aurait pris d’abord au-dessus de la scène, près du toit. Ce qui écarte ainsi l’hypothèse d’une cigarette oubliée ou jetée sous un banc[6]. Trois ans plus tard, le 19 août 1934, le feu se déclare à nouveau au théâtre Français, et ce, en pleine représentation. Heureusement, celui-ci ne fait aucun blessé. Seule la partie supérieure du théâtre subit des dommages légers.

Un jet de flammes provenant de la chambre des appareils à projection a provoqué un incendie hier après-midi au théâtre Français, de la rue Saint-Vallier, à l’heure où il se donnait une représentation. Les spectateurs ont évacué la salle en bon ordre par la porte d’urgence de la rue Carillon[7]

Le 16 décembre 1941, pour la troisième fois en dix ans, le théâtre Français est à nouveau victime d’un incendie. Afin d’éteindre le brasier, les pompiers sont dans l’obligation de briser le plancher, d’arracher des bancs et des boiseries. Dans le journal Le Soleil, on rapporte que l’édifice abritant le cinéma appartient à madame Théverge[8] (probablement Théberge), mais que le notaire Joseph-Edmond Beaumont et Charles Pacaud en sont respectivement l’administrateur et le gérant[9].

Le Laurier du notaire Edmond Beaumont

Le 8 avril 1950, un nouveau cinéma voit le jour à l’emplacement de l’ancien théâtre Français. Érigé au coût de 250 000 $ par le notaire Edmond Beaumont, « qui dirige des salles de cinéma depuis au-delà de trente ans », le Laurier est, selon son propriétaire, « l’un des plus modernes de la Vieille Capitale » avec son « acoustique scientifiquement contrôlée » et son écran cycloramique permettant au cinéphile de « voir des images plus claires et plus nette ». Climatisé et à l’épreuve du feu, le Laurier se targue également d’offrir plusieurs commodités à sa clientèle, dont une salle à fumer pour les hommes, une salle de repos pour les dames et un restaurant au sous-bassement[10].

M. le notaire Beaumont n’a rien épargné pour doter le quartier St-Sauveur d’une excellente salle de cinéma. Comme à toutes les autres salles dont il a été le directeur dans le passé et qu’il dirige encore à présent, il a tout fait pour assurer le plus de confort possible […] Propriétaire depuis 1943 du cinéma Français[11], M. Beaumont le fit démolir l’an dernier afin de le remplacer par une construction plus moderne, le Laurier, qu’il inaugure actuellement avec une fierté bien légitime[12].

Sous les caresses du vent nu

En 1966, après quinze ans d’existence, le cinéma Laurier devient « La Comédie Québécoise ». Pendant deux ans seulement, en plus d’y projeter des films sortis quelques années plus tôt, tels La revanche du sicilien (1963) et L’évasion secrète (1964), des spectacles pour adultes y sont aussi présentés, dont « La Revue » d’un artiste travesti connu sous le nom de Guilda ou Jean Guilda[13].

Grands films de sexe en couleur au nouveau cinéma Laurier
Crédit photo: Le Soleil, Québec, 26 février 1972, p. 46 (BAnQ numérique)

En février 1972, sous une nouvelle administration, le « Cinéma Laurier » renaît de ses « cendres ». N’étant pas à l’abri du feu… de l’amour, on y présente alors de grands films de sexe en couleur, dont Le Comte Porno et Sous les caresses du vent nu[14]. Tout comme une érection, ce cinéma sera très éphémère.

Le maire de bitume et de béton

En septembre 1974, la Ville de Québec fait démolir le cinéma Laurier pour agrandir le stationnement municipal de la rue Saint-Vallier Ouest, près de la rue Carillon[15]. L’administration Lamontagne cède ainsi à l’automobile un lieu plus que centenaire d’amusement et de rassemblement pour les résidents du quartier Saint-Sauveur. De fait, en 1768, l’ancien cuisinier du gouverneur Murray, Monsieur Alexandre Menut, avait acquis cet emplacement pour y tenir une auberge, maison où l’on peut manger, boire, jouer et danser. Connue sous le nom de Maison Rouge, celle-ci a été en opération, sous différents propriétaires, jusqu’en 1840 environ.

Il faut de plus en plus de place pour le stationnement. Donc, il faut démolir, et le cinéma Laurier, à l’angle des rues Saint-Vallier et Carillon est maintenant passé à la petite histoire de la vieille capitale. On peut affirmer que l’automobile a eu raison de lui, afin d’agrandir le terrain de stationnement municipal à cet endroit. Il n’y a pas à dire, le visage de Québec change sans cesse et pas toujours pour le mieux (sans jeu de mots). Ou on démolit pour des terrains de stationnement, ou on abat les vieilles maisons pour faire place à des « horreurs ». Nos ancêtres, s’ils revenaient sur terre, seraient joliment « mêlés » et je crois bien qu’ils retourneraient le plus vite possible au cimetière pour avoir la paix[16].

[1] Le Soleil, Québec, 10 novembre 1928, p. 16.

[2] Ibid., 12 décembre 1928, p. 10.

[3] En 1921, un trio de jazz jouait au théâtre Français. Le Soleil, 29 janvier 1921, p. 14.

[4] Le Soleil, 23 septembre 1921, p. 7.

[5] Les annuaires de la Ville de Québec de 1929 à 1935 indiquent que Madame Roméo Labbé, née Julia Bilodeau, est la propriétaire du théâtre Français.

[6] Le Soleil, 10 juin 1921, p. 20.

[7] L’Action catholique, Québec, 20 août 1934, p. 10.

[8] Il s’agit probablement d’une erreur de frappe. L’édifice devait alors appartenir à Madame Théberge, née Marie Tremblay, épouse de feu Joseph-Abraham Théberge. Celui-ci a fait construire le théâtre Français en 1916.

[9] Le Soleil, 16 décembre 1941, p. 3.

[10] Annuaire de la ville de Québec, 1950-1951, p. 323.

[11] Selon l’annuaire de la ville de Québec de 1940-1941, Edmond Beaumont dirige le théâtre Français.

[12] Le Soleil, 8 avril 1950, p. 22-23.

[13] Ibid., 17 mars 1966, p. 53.

[14] Ibid., 26 février 1972, p. 46.

[15] Ibid., 26 septembre 1974, p. 18.

[16] Billet de Fernand Lemieux intitulé « Servi froid par Fernand Lemieux » publié le 7 novembre 1974 dans le journal Le Soleil, à la page B-3.