Georgette est dans le chemin (2 de 2)

Boul. Charest Ouest

Saint-Sauveur, c’est une vraie mine d’or pour les histoires de quartier. Des histoires à mon goût, en tout cas. Il y en a une que je gardais en réserve depuis l’an dernier. En fait, je cassais les oreilles des autres blogueurs avec celle-ci, à chaque rencontre d’équipe. Voici la deuxième partie de Georgette est dans le chemin.

Un banc dans sa cour

La semaine dernière, je suis allé voir Georgette pour parler de ses expropriations. Elle était à son terrain de camping. Depuis toujours, elle passe tous ses étés à l’extérieur de la ville . Elle ne sait pas trop pourquoi elle fait ça. Un peu par habitude et aussi pour retrouver ses amis.Il était de bonne heure et je pense que les voisins dormaient encore. On s’est installé à la table à pique-nique avec du café et des trous de beignes.

La première fois, j’avais 13 ans. C’était en 1950. On était locataire dans un trois logements sur la rue Morin, presque au coin de Victoria dans Saint-Sauveur. En face, c’était Dion le plombier. C’est un magasin d’affaires de sexe aujourd’hui (Planet X). Mon père voulait acheter la maison où on habitait. En arrivant chez le notaire, la vente a été bloquée parce que l’expropriation s’en venait.  Ça fait qu’on est déménagé dans Saint-Malo, dans l’appartement d’un de mes oncles.La deuxième fois, c’est en 1965. Mon beau-père avait un chalet au Lac Saint-Augustin. Il nous avait gardé des terrains à côté du sien pour nous y construire. Au début, le tracé de l’autoroute devait passer plus loin. Mais le tracé a changé. Je suis partie en voyage de noces et quand je suis revenue, on avait un avis d’expropriation dans la boîte à lettres.C’était la deuxième fois que j’étais expropriée pour le boulevard Charest.La troisième fois, c’est dans les années 80. C’est quand la ville de Val-Bélair a repris le terrain du Camp Saint-Sauveur pour construire des installations municipales. Le terrain appartenait aux Oblats. Tout le camping au complet a dû partir. Au moins le terrain a été utilisé pour construire des installations communautaires, pas juste pour élargir une route.C’est là que je suis venue m’installer ici. J’ai pas bougé depuis ce temps-là. Je devrais être correcte, je pense que j’ai donné. »

Quand j’interroge Gorgette sur la réaction des gens lors de leur expropriation pour le boulevard Charest, voici que c’est qu’elle me répond :

J’étais jeune à l’époque, mais ce dont je me souviens, c’est pas tant que les gens étaient révoltés que déçus. C’est certain qu’au début c’est choquant, mais on peut bien s’enrager noir, c’est pas ceux qui sont expropriés qui ont le gros bout du bâton à la fin.Non, ce qui est le plus triste, c’est que toutes les personnes qui ont été expropriées, on les a toutes perdues de vue. Dans ce temps-là, il y avait des grosses famille dans les logements. Des immeubles de trois étages sur la longueur de la rue Morin, ça en faisait du monde. Il y en a qui sont partis à Limoilou, à Beauport, à Charlesbourg. On les a jamais revues.Pour les commerces non plus c’était pas drôle. Juste sur le coin de rue Victoria et Morin, il y avait Halaire l’épicier,  Robitaille l’épicier. Ernst le photographe, la maison est encore là avec la bay-window. Il y avait un boucher sur l’autre coin dont je ne me souviens plus du nom. En face de chez nous, c’était Dion le plombier. Sur l’autre coin de rue, à Durocher, il y avait Paquet l’épicier et Laliberté Marchandising. Tous des commerces qui n’existent plus.À Pâques l’an dernier, je suis passée par-là en allant déjeuner au restaurant. J’étais avec mes petits-fils. On s’est assis sur le banc au coin. Il est juste derrière le bloc qui a été démoli sur Bagot l’an dernier. Celui dont la fondation s’est écrasée. C’était l’ancien garage Descarreaux.Là j’ai dit : Les enfants, vous êtes dans la cour de Mamie quand elle avait votre âge. Ils ne me croyaient pas. Ils m’ont dit Mais c’est pas une cour Mamie, c’est le boulevard Charest. J’ai dû leur expliquer que le banc où on était assis, il est en plein où était ma cour quand j’étais petite. »

Et des histoires comme ça, il y en a à tous les coins de rue.